FAUX SOLEIL. ATTRAPE-SOLEIL
Installation multimédia fondée sur la recherche
performance
6 vidéos, 1 son, en boucle
documents
Faux Soleil. Attrape-Soleil est une enquête artistique fondée sur l’archive trouvée par hasard du philosophe soviétique et de l’agent des relations internationale de la Guerre Froide Georgiy Kursanov, explorant les tensions entre pouvoir, histoire et temporalité. À travers six vidéos et un enregistrement sonore le projet recompose une chronotopie issue de l’archive où se croisent mythes européens et soviétiques. De Paros à Rudnik, il retrace les tentatives d’attraper un coucher de soleil aux marges de deux empires: dans l’extrême nord du continent européen, au cœur des paysages d’extraction du charbon et des ruines des anciens camps du Goulag, dans les tunnels des mines ou sur la frontière entre l’Europe et l’Asie, dans les montagnes de l’Oural, mais aussi dans les salles abritant des copies de sculptures antiques, faisant écho à une architecture utopique à l’autre bout du monde.
Ayant désespéré de capturer le coucher de soleil, prévu pour «après-demain», l’artiste a laissé, sur les ruines d’une ancienne école maternelle au-delà du cercle polaire, une toile transparente — dans l’attente qu’un jour elle en devienne témoin.
La recherche se déploie sous la forme d’un dispositif composé de sept documents relatant des tentatives de capturer le coucher du soleil, ainsi que d’une méta-archive d’un journal de voyage, mettant en évidence la nature de chaque mythe et son lien avec des lieux et des artefacts spécifiques.



6. Mythe de la fin du monde /
Vidéo, 28 min 56 s
Enregistrement du coucher du soleil, 2021
Galerie de mine de charbon reliant le puits de descente au dernier front de taille (couche de charbon encore en place),
filmée à Severnaya, la dernière mine de charbon en activité du bassin de la Petchora.
Vidéo enregistrée avec une caméra spéciale placée dans un boîtier ignifuge.
5. Mythe du Nord /
Vidéo, 33 min 36 s
Enregistrement du coucher du soleil, 12 juillet 2021
Filmée depuis le bâtiment situé au point le plus au nord de l’ancienne cité minière abandonnée de Rudnik, les ruines d’une ancienne école maternelle.
Rudnik faisait à l’origine partie du système minier du Goulag.
La vidéo capte le soleil au moment supposé du coucher : il ne disparaît pourtant que derrière la structure de Severnaya, la dernière mine de charbon encore en activité.
4. Mythe de la grandeur de la ville /
Vidéo, 18 min 36 s
Enregistrement du coucher du soleil, 13 juillet 2021
La vidéo a été réalisée à l’aide d’une caméra fixée sur un drone, au-dessus d’une plateforme située sur un toit, autrefois utilisée pour filmer les défilés militaires sur la place de la Paix à Vorkouta, devant le Palais de la Culture.
Le drone est orienté vers la direction du coucher du soleil supposé, selon une trajectoire passant par les ruines d’une ancienne école maternelle et par Severnaya, la dernière mine de charbon encore en activité.
3. Mythe de la frontière /
Vidéo, 2 min 54 s
Enregistrement du coucher du soleil, 5 août 2021
La caméra a été installée à un point marquant la frontière entre l’Europe et l’Asie afin de filmer le passage d’un train.
Cependant, comme deux fuseaux horaires se rencontrent à cet endroit, il était impossible de prévoir avec précision le moment où l’événement se produirait.
La vidéo a été tournée en pellicule 16 mm avec une caméra trouvée à Vorkouta.
Sans savoir avec certitude ce que la pellicule avait enregistré, le développement a révélé les images que la matière elle-même avait choisi de capter.
2. Mythe de la source /
Vidéo, 31 s
Enregistrement du coucher du soleil, 24 juin 2022
Salle des moulages de sculptures antiques, École des Beaux-Arts, Paris – Paros
La vidéo a été filmée au sein d’une installation dans laquelle la trajectoire du regard, depuis le moulage en plâtre du Discobole, passait à travers un dispositif optique à double fonction.
1. Mythe de l’Histoire /
Vidéo, 16 min 42 s
Installation de l'attrape-soleil, 2021
Documentation vidéo d’une performance au cours de laquelle j’installe une matière transparente sur les ruines d’une ancienne école maternelle dans la cité minière abandonnée de Rudnik.
Le drapeau est fixé sur un mur orienté vers le nord. Il fait face à la direction du coucher du soleil supposé au-delà du cercle polaire.
L’installation est mise en place dans l’attente que ce dispositif puisse, un jour, témoigner la finitude.
Je dirais qu’il y a une résolution : cesser les tentatives et inventer un témoin capable de me survivre. Après une série d’essais pour capturer le coucher de soleil le plus magnifique aux marges d’un ancien empire, la décision fut prise de laisser un récepteur transparent — un capteur — afin d’enregistrer un possible coucher de soleil à venir.
Extrait du texte de Henri Guette :
«Alors qu’elle s’était fixé pour objectif d’y capturer un coucher de soleil, un peu comme une exploratrice du XIX’ qui se donnait pour objectif d’atteindre une contrée lointaine sous couvert d’élargir le champ des connaissances, elle s’est rendu compte, arrivée là, qu’elle ne pourrait réussir et que sa destination se dérobait sous ses pas. La performance Faux Soleil, qu’elle développe alors en allant placer un drapeau transparent au sommet d’un bâtiment en ruine, lui permet de résoudre la question de ce voyage. En reprenant ce geste associé à la conquête d’un territoire, mais avec un drapeau qui ne revendique qu’une attention aux paysages, elle clame l’intenabilité d’une civilisation fossile.»
Un bâtiment typique à la lisière des territoires aménagés par l’État soviétique est une école maternelle,dont la construction fut interrompue avant l’abandon du site, car souvent la construction des infrastructures sociales suivait les complexes miniers. Orienté à 60° par rapport à l’axe sud-nord, il se situe au-delà de multiples frontières : cercle polaire, ligne de temps centrale, double continent, périphérie urbaine, Grand Nord. Au nord du 67e parallèle, durant le jour polaire, la concentration de la lumière solaire tend à effacer les couleurs des surfaces. Le soleil pourrait alors s’imprimer sur une surface sans couleur : un tissu transparent, dépourvu de particules réfléchissantes, capable de conserver la trace la plus complète d’une rencontre avec la lumière qui le traverse.
L’installation Faux Soleil. Attrape-Soleil est simultanément une carte, une instruction et un dispositif. Elle se présente comme un appareil constitué à partir de tentatives de témoigner du coucher du soleil en différents points du chronotope de l’Europe géographique, là où se croisent deux grands projets utopiques et deux systèmes mythologiques : de l’île de Paros en Grèce — d’où fut extrait le marbre des statues antiques — jusqu’à la ville fantôme de Rudnik, en République des Komis, où le charbon était exploité dans le cadre du système du Goulag. Toutes les tentatives de saisir le coucher du soleil aux périphéries de ces empires ont échoué.
La carte intégrée à l’installation explique les calculs temporels et les repérages au sol permettant de déterminer les points d’observation possibles du coucher du soleil. L’erreur semblait exclue ; pourtant, je me trompais toujours : le coucher du soleil avait lieu « après-demain » — là-bas et alors, en un lieu impossible à atteindre.
Si une collection rassemble des objets et documents sélectionnés, une archive, au contraire, est disjointe et fragmentaire. Les éléments décisifs étaient pour moi les faits et propriétés des documents d’archive, notamment la date et le lieu. À partir de ces coordonnées s’est formé un chronotope : d’un côté, une ligne temporelle ; de l’autre, une ligne spatiale traversant une succession de pays et de sites. J’ai élaboré une méta-carte afin de visiter chacun des points établis et d’y chercher des intersections avec le corps de la grande Histoire : par exemple, tel individu naît l’année où débute la Première Guerre mondiale, et ses derniers dessins sont datés de 1937 — au commencement de la Grande Terreur. En un sens, je suis devenue le point de convergence entre une biographie fragmentaire et l’histoire mondiale. L’expression « entre le passé et le futur » s’ancre ainsi dans une méthode cartographique précise : la construction d’un chronotope.
La notion d’empire apparaît également dans la formule convenue selon laquelle « le soleil ne se couche jamais sur l’empire ». Cette phrase contient un chronotope : un territoire si vaste que l’on peut toujours se tenir sous le soleil en un point quelconque. Il n’y a pas de coucher. Une telle situation est-elle naturelle, et vers quoi tend-elle pour maintenir sa stabilité ? Le rapport entre les systèmes catégoriels et les expériences qu’ils décrivent devient ici central. Le titre même, False Sun, n’est pas tant une image qu’un modèle littéral du dilemme du témoin ou de la représentation, comparable à la réflexion proposée par Giorgio Agamben dans Le Feu et le Récit. En tant que témoin d’un « faux soleil », vous le nommez ainsi, mais il n’existe que pour l’observateur, à un moment et en un lieu déterminés. Existe-t-il indépendamment du regard ? Et pourquoi serait-il « faux » ? À quel moment dois-je croire le témoin présent ? Malgré les systèmes descriptifs scientifiques censés susciter la confiance, pourquoi ne pourrais-je pas y voir un signe ou un effet angélique ? Je m’intéresse au rapport entre l’événement et sa description, à leur articulation avec le mythe. La carte du projet se structure ainsi autour de sept mythes : celui de l’origine, de la frontière, de la grandeur de la ville, du Nord, de la fin du monde et de l’Histoire.
L’un des concepts centraux de False Sun est le chronotope, superposé à la carte de l’empire et à ses frontières. Mes réflexions sont nées d’une erreur commise lorsque j’ai voulu utiliser des systèmes catégoriels — carte, frontière, temps — pour maîtriser l’espace. Je cherchais à examiner rationnellement ces outils positivistes qui structurent l’espace tout en le produisant. Dans mes notes, je les qualifiais d’outils de colonisation, d’oppression et de découverte, placés intuitivement sur un même plan. Leur usage m’a conduite à l’erreur.
Il me fallait atteindre un point extrême du chronotope. Cette quête prenait la forme d’un jeu affirmatif avec la figure du touriste partant en expédition, suivant les clichés promotionnels de l’empire soviétique à la recherche du « Grand Nord ». Le touriste mobilise des instruments de mesure, d’appropriation et de découverte de l’espace. Lorsque j’ai sorti ma caméra pour saisir le plus beau coucher de soleil du monde à l’extrémité du Nord, il ne s’est pas produit. Il devait avoir lieu « après-demain ». À mesure que j’explorais les points identifiés dans les archives, les anomalies et décalages se multipliaient.
Je me suis alors demandé : et si ce que j’appelle anomalie était parfaitement naturel ? N’est-ce pas là un exemple d’exotisation ? Et cette exotisation ne procède-t-elle pas de la logique impériale elle-même, y compris à l’intérieur d’un seul individu — en l’occurrence, moi-même ?
Le développement du Nord s’est caractérisé par la priorité donnée aux infrastructures industrielles — mines et camps durant le Goulag — tandis que les infrastructures sociales, même dans les villes de colons libres, furent installées bien plus tard, parfois des décennies après le début de la colonisation.
À l’extrémité de Rudnik, l’un des premiers sites miniers, au sommet d’une colline, se dressent quatre structures. La carte numérique indique une rue : Stolbovaya. Aucun numéro de maison n’y figure.
Le trajet vers ce lieu relevait d’un passage à travers des zones fantomatiques : souvenirs d’événements jamais vécus, savoir approximatif hérité d’autrui, versions contradictoires, coïncidences et erreurs.
Le 12 juillet, jour de l’anniversaire d’un ami, nous avons trouvé un point à l’extrémité absolue — au-delà, plus aucun bâtiment — dans une ruine dont l’absence de murs laissait libre la vue vers le nord, avec la dernière mine en activité visible à l’horizon. On considère que le sous-sol y est presque creux, l’extraction du charbon pouvant encore se poursuivre pendant une dizaine d’années.
Nous avions l’intention d’assister au coucher du soleil.
Selon les témoignages, ce bâtiment — une école maternelle — avait été abandonné avant même d’être mis en service : jamais habité, jamais utilisé. Une ruine dès l’origine, mais néanmoins construite.
Pourtant, le coucher du soleil ne devait avoir lieu qu’« après-demain ».





En suivant la logique de disposition des écrans dans l’installation, la vidéo multicanale présentée à la galerie Les Filles du Calvaire rassemble sur un seul écran la documentation de toutes les tentatives.
Cette configuration reproduit, à son tour, la correspondance géographique des points où la performance s’est déployée.
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I am interested in the boundary between the artifact, the art object, and the archive / interview for Artguide magazine
Utopia and Tragedy: Discrepancy/Convergence in Hanna Zubkova's Project "False Sun. The Catcher" / critical text by Lera Kononchuk
Art Does Not Speak, But It Happens / Interview for Spectate Magaazine















